Son enfance, sa jeunesse

Marie, Léontine, Lucie Martel naquit le 12 février 1872 dans le petit village de Cristot. Elle fut la troisième et dernière fille de la famille Martel après Joséphine et Berthe. Son entrée dans la vie fut accueillie sans satisfaction : c’était une bouche de plus à nourrir, une charge nouvelle dans le pauvre ménage : aussi dès l’heure de sa naissance, l’enfant fut-elle vouée fatalement à une existence malheureuse.

Rude travailleur, honnête, laborieux, le père Martel était employé depuis trente ans dans la même ferme quand notre voyante fut favorisée de sa première vision. Ses qualités étaient assombries par la dureté de son cœur. Comme lui, sa femme avait la parole rude, la main leste et les moindres peccadilles des enfants servaient de prétextes aux corrections les plus sévères.

Couturière de son état, la mère de la voyante allait en journée et pendant que ses deux filles aînées étaient à l’école, elle enfermait la dernière dans la maison. L’enfant restait là, seule, pendant des journées entières, couchée dans une soupente verte d’humidité, avec une tartine sur son lit. Dans ces conditions d’hygiène aussi défavorables, la santé de Marie Martel s’altéra rapidement. Elle contracta un rhumatisme cardiaque qui la fit souffrir toute sa vie.

Malgré son cœur dur et inaccessible aux affections maternelles, existait chez Mme Martel un sentiment très vif de religiosité et de piété. Matin et soir, elle faisait faire la prière à ses filles et tous les dimanches et jours de fête, la famille y compris le père, assistait à la Messe et aux Vêpres de la paroisse.

Dès l’âge le plus tendre, Marie savait par cœur le long Évangile de la Passion et, sous la pieuse direction de la mère, sa petite âme simple et timide chercha de bonne heure dans la prière, les consolations qu’elle ne trouvait pas autour d’elle.

A cinq ans, elle avait déjà une modeste statuette de plâtre qu’elle chérissait et fleurissait avec amour. Ce petit sanctuaire était toute sa vie. Dès ses premières années, Marie avait une dévotion toute spéciale à la Reine du Ciel. Elle fut un jour rencontrée priant à genoux dans un endroit solitaire :

« Que fais-tu là ? » lui demanda le passant.

« Je fais une prière à la bonne Vierge pour que mon père se guérisse » répondit-elle simplement.

Dès que Marie fut en âge d’aller à l’école, sa mère l’y envoya. Les trois fillettes partaient ensemble, munies d’un panier qui contenait leur frugal déjeuner, mais la pauvre petite était souvent privée de sa part ; sa sœur Berthe ne se gênait pas pour satisfaire son robuste appétit. Marie ne se plaignait jamais ; craintive et terrorisée, elle préférait se taire plutôt que d’attirer sur elle la colère de sa sœur et les durs reproches de sa mère.

En 1881, Joséphine, la sœur aînée, venait de faire sa première communion ; c’était un ange. Quelques semaines plus tard, un abcès, provenant de coups qu’elle reçut sur la tête à l’école, provoqua une maladie cruelle qui se termina par une abondante hémorragie et causa la mort.

Marie Martel entrait dans sa neuvième année ; avec l’insouciance de l’enfance, elle avait accepté les amertumes de son existence. Parfois cependant, au souvenir de cette cruelle séparation, ses yeux se mouillaient de larmes et, plus que jamais, elle réclamait ses consolations à la prière.

C’est à cette époque que se passa un fait qu’il faut mettre en relief et qui indique puissamment que la voyante de Tilly fut, dès l’âge le plus tendre, l’élue de la très Sainte Vierge Marie.

 Marie Martel raconte ainsi cette première manifestation :

A l’âge de neuf ans, je perdis ma sœur Joséphine, que j’aimais bien et à chaque moment j’aurais voulu la revoir et le monde me disait en me voyant pleurer que je la reverrais bientôt, qu’elle reviendrait bientôt. J’attendais toujours et je ne la voyais pas.  

Quand un jour Maman m’envoya chercher des commissions ; je traversai un champ et pris par un herbage, c’était un sentier, ma mère voulait que j’aille toujours par là pour ne pas aller sur la route.

Quand je revins de chez l’épicier, je renfile dans le petit sentier ; à peine à moitié, je regardai devant moi et j’aperçus dans l’air, descendant dans le fossé, une dame habillée de blanc ; je crus tout à coup que c’était ma sœur, je fus saisie, je n’osai pas avancer et je me retournai d’un autre côté et puis je fus quelque temps sans oser passer, et puis tout disparut. Et à chaque fois que je passais vers l’endroit où j’avais vu, je me mettais à genoux et je faisais une prière.

Voilà qu’un jour je fus aperçue, on plaça des épines où je me mettais à genoux et moi pas contente, je les arrachai.

En février 1898, une voix me dit :

Mon enfant, ce qui fait que je t’apparais, c’est que, quand je me suis montrée à toi sur le haut d’un fossé, tu croyais que c’était ta sœur que tu voyais ; ce qui me plut beaucoup en toi, c’est que tu venais souvent prier à cet endroit et plus tard, tu y vins également, mais tu avais beaucoup de respect humain, tu regardais de côté et d’autre pour voir si on n’allait pas te voir. Il ne faut pas, mon enfant, avoir de respect humain, c’est très mal.

 La Première Communion approchait, Marie se prépara à ce grand acte avec toute la ferveur d’une âme candide. Elle conservait de ce jour ineffable un souvenir profond. Écoutons la :

Les deux jours les plus heureux de ma vie sont ceux où j’ai fait ma Première Communion et où j’ai eu le bonheur de voir la Sainte Vierge pour la première fois sur le plateau de Tilly.

     Ces souvenirs délicieux étaient pour elle la source vivifiante où elle puisait la résignation et l’espoir aussi bien que la force dans l’adversité.

Marie parvint à l’âge où il fallait gagner sa vie. Pendant trois ans, elle fit le service de vachère dans une ferme des environs mais le dur labeur des champs ne lui convint pas et sa santé ne lui permit pas de continuer. Cependant sa gaieté, sa franchise, sa soumission avaient su lui attirer les bonnes grâces et l’amitié de ses maîtres.

Elle commença donc l’apprentissage de couturière. Ses progrès furent rapides ; après quelques mois passés à Fontenay-le-Pesnel pour étudier la coupe, Marie revint à la maison paternelle et gagna sa vie en travaillant à la journée comme sa mère.

La jeune fille était une ouvrière adroite et laborieuse et son succès déplut à la mère Martel. Marie, à dix-huit ans, ne fut pas plus heureuse au foyer maternel qu’elle ne l’avait été dans son enfance ; elle supporta ces nouveaux déboires sans se plaindre, se contentant de raconter à sa petite Vierge de plâtre toutes ses peines et lui demandant la résignation : ce remède divin dans toutes les souffrances de la vie. Elle se préparait ainsi, inconsciente, à l’insigne faveur que la Reine du Ciel allait lui accorder.

Elle refusa plusieurs demandes en mariage, puis vint le temps des Apparitions.